PARLONS

CSC_0636Internat 2014 – Garde aux urgences – déchocage


Il n’y a pas longtemps j’ai pris une droite. Méchante. Grosse. Violente. Dans ma face.

     Mr Cachet respire très mal. Il n’a qu’une cinquantaine d’années. Grosse leucémie, il doit peser 40kg, et il est « semi assis » dans son lit, l’oxygène plein pot dans les poumons. Plein pot c’est masque « haute concentration ». Mais ça le fait pas. Ma chef décide de l’intuber aux urgences après sédation pour éviter l’épuisement respiratoire. Ce n’est pas mon patient, mais je me présente à lui, je n’ai jamais vu d’intubation d’urgence.
Mr Cachet semble tétanisé par la peur. On lui explique qu’il est préférable de l’endormir pour l’aider à mieux respirer avec une machine. Tout s’organise autour de lui, les seringues sont prêtes, l’infirmière anesthésiste est là, il est perfusé, les deux infirmières des urgences sont autour de lui, ma chef se tient à la tête du lit, sonde d’intubation en main. Dans l’urgence, tout le monde fait son travail, et Mr Cachet, spectateur et protagoniste principal a juste été informé de ce qui allait lui arriver. Le masque étouffe sa voix fatiguée.

C’est alors qu’il attrape ma main et plonge son regard dans le mien : « je vais pas me réveiller, je vais mourir ! »

Je suis pétrifié de peur mais pas autant que lui. Je garde ma peur pour moi et tente de le rassurer : « ne vous inquiétez pas, vous allez vous réveiller, vous êtes épuisé il faut qu’on vous aide à respirer ». Il reste me regarder, ma réassurance est vaine, tandis que les hypnotiques filent dans les tubulures….

Sédation ok. Intubation ?
Ma chef y met tout son coeur, elle semble stressée. Impossible de voir les cordes vocales, l’intubation est laborieuse. Pendant ce temps Mr Cachet ne respire plus : et son coeur s’arrête.

La porte du box se ferme, la planche à masser vole, les deux infirmières sont tétanisées, ma chef crie « je l’ai tué !!! », un autre urgentiste arrive et commence à masser broyant au passage les côtes frêles de Mr Cachet, je me retrouve à le masser, puis le conducteur du SMUR…son coeur repart. L’intubation est en place, le rythme cardiaque se normalise doucement. Mais il est en sale état et je ne donne pas cher de lui. Il sera transféré en Réanimation.

Ma chef part discrètement pleurer aux toilettes. Les infirmières sont traumatisées. Le conducteur SMUR s’isole prendre un café. J’ai une putain de boule au ventre en pensant à ses parents âgés encore dans l’ignorance dans la salle d’attente.

Sa voix m’a hanté toute la semaine. -Il m’a dit qu’il allait mourir-
-il m’a regardé ET il m’a dit qu’il allait mourir- Il avait peur.

Et le docteur avait même très peur.


Mon truc à moi pour évacuer c’est courir, longtemps, à plein poumons. Et puis aussi j’appelle ma mère. Je lui raconte. Ce matin là, je lui ai tout dit. J’ai raccroché. Et j’ai pleuré.

Depuis le début de mes études ça me révolte. L’absence totale de groupes de parole ou de référents médicaux vrais j’entends
/ Un jour, l’administration de ma fac a essayé de mettre un médecin référent d’un groupe d’externes. Génial le type. On ne l’a jamais vu. /

Le but? débrieffer après une situation difficile merde ! Tu sais, un tuteur quoi. Un gars qui te dit : aujourd’hui c’était pas facile. Il faut qu’on en parle même si tu veux pas ( car oui, on a honte d’avoir besoin de parler). Les étudiantes infirmières sont formées à débrieffer. Nous non. Et on en chie.

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