Salvo

Externat médecine – 2010 


        Je ne peux pas dire que je suis nostalgique de mes études. Pas encore, car j’ai la soif d’avancer. Je fonctionne comme ça : »la fuite en avant ». Je ne cristallise pas mes pensées passées, je ne reste pas fixé dessus, elles forment une base solide pour aller plus loin.
Cette base se compose de tout, de fragments de vie, d’éléments qui m’ont construit et m’ont fait grandir à jamais.
L’un de ceux-ci s’est passé en novembre 2010. J’étais alors externe de 4ème année. Mais il faut contextualiser comme on dit.
Depuis quelques temps mon grand père n’allait pas bien. Je pense que je peux dire que ma réussite au concours de médecine à été la fierté de sa vie. J’ai pu lire à travers ses yeux la joie que je lui procurais. Après le concours, je crois que tous ses médecins étaient au courant de la réussite de son petit fils, ses voisins aussi.  Il ne manquait jamais une occasion de me demander ce que j’avais appris ou vu à l’hôpital.  J’ai le sentiment que pour lui, immigré Italien, j’incarnais la plus grande réussite sociale à ses yeux, l’image même de sa propre intégration réussie en France.
Je garde en souvenir l’illumination dans ses yeux lorsqu’il était hospitalisé en pneumologie et que je lui avais rendu visite, en blouse blanche, sthéto dans la poche tous les matins pendant des semaines.
Cette fin de journée de novembre 2010, je reçois un appel, Pépé va mal. 
La famille proche se réunit aux urgences, mon grand père arrive en détresse respiratoire, dans un état de semi conscience. Il est transféré au décrochage, il est tachycarde, et sa tension avoisine les 7/4. Encore externe, je ne réalise rien, enfin, je me voile la face. J’ai une once d’espoir. Toutes ses constantes partent en vrille, il est au DECHOCAGE. Mais le déclic ne se fait pas dans ma tête, vous savez, le fameux déni. Je croise des amis externes de garde ce soir là, leur réconfort me fait chaud au cœur.
Une des chefs nous convoque dans un petit bureau, la porte se ferme. Le temps est suspendu dans un silence ouaté qui contraste soudainement avec le bruit des couloirs d’urgences. C’est avec une incroyable humanité qu’elle nous annonce le pronostic défavorable. « Vous avez le droit de pleurer« . Ces mots raisonneront à jamais dans ma tête. On nous reconduit près de lui.
Ma grand mère n’est plus que complainte comme dans les vieux films Siciliens « Mi stai lasciando…..sanguo meo….. » 
Plus tard dans la nuit, il est transféré en pneumologie, dans mon service. Il faut choisir. Seul deux personnes peuvent veiller autour de lui. La famille se concerte, il décidé que moi et ma marraine restons. J’embrasse ma sœur (qui a fait trois heures de route pour être présente ), mes parents, ils sont tout pour moi.
Cette nuit là je crois que tout s’est apaisé en moi. A travers les fenêtres de la chambre, les lumières de la ville se reflétaient dans nos yeux embués. Nous nous sommes endormis. À 5h du matin je me réveillais soudain. Mon grand père respirait très lentement. Trop. Tu respirais presque plus Pépé. Et tu es parti.
 Depuis ce jour, j’ai cessé de vivre comme un immortel. J’ai intégré la mort dans ma vie de médecin, dans ma vie d’Homme. Pépé, aujourd’hui encore j’ausculte avec le stéthoscope que tu m’as offert. C’est un peu de toi au quotidien. Tu es un des éléments de ma base.

Docteur même plus peur !
*Salvo :image1 « Sauf » en italien
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