Jugement

CSC_0428

Dimanche. 1H00 du matin. Service des urgences. De garde, pour un 24h.


La garde est bien entamée, et il faut dire que la journée a été calme. Il est tard, les box se vident, et j’aspire à un peu de sommeil. Plus qu’un patient à voir.

L’ordinateur du PC ( ou la bulle, enfin The Bureau avec écrans plasma traçant en direct la file active des patients présents) me donne le motif : Homme, 50ans IMV + Phlébotomie : en clair : tentative de suicide avec des médocs et taillage de veine.

J’entre dans le Box. Mr Peluche est allongé dans son lit et me regarde d’une façon qui semble dire « je m’excuse ».

J’élimine de façon assez mécanique les choses vitales ( pouls, tension, signes de choc, respiratoire, conscience..) il ne semble pas inquiétant. Je remarque cependant un détail étrange : il serre fort contre lui une petite peluche et porte un tee shirt avec une photo d’un enfant. Le sien? Dans son autre main, la photo d’une petite fille.

Nous venons à discuter, et c’est avec une sorte de voix détachée, sans affect qu’il m’explique qu’il pense au suicide depuis quelques semaines. Il a hésité entre la pendaison et la prise de médicaments. Ce soir, il a bu ½ Litre de Whisky, avalé 25cp de Fluoxetine et s’est entaillé le bras avec un cutter.

« Ce n’est pas la première fois que je le fais. Il y a 3 ans, j’ai bu du pétrole ménager et avalé du souricide ».

Il m’évoque alors le facteur déclenchant, « le facteur précipitant » comme on dit quand on est docteur psychiatre : il est prévu qu’il soit incarcéré pour 3ans prochainement.

« Je suis en obligation de soins, auprès d’un psychiatre et doit me rendre à la gendarmerie tous les mois. Et puis…j’ai l’interdiction de travailler dans le milieu de l’enfance ou m’approcher de lieux où se trouvent des enfants pendant 10 ans ».

Mon cœur fait 3 demi tours dans ma poitrine, mon stylo s’arrête net sur le papier, le temps d’encaisser ce que je viens d’entendre. Mon regard se déporte sur la peluche, le t-shirt : son air détaché me fait froid dans le dos.

Plus tard, sa famille arrivera dans le couloir, les larmes aux yeux: « tout le monde lui tourne le dos, il a payé, on souffre, mais est-ce l’aider que de lui tourner le dos nous aussi? »

Je ne lui ai jamais demandé ce qu’il s’était réellement passé, car cela ne me regardait pas, il a été jugé. J’ai refermé ses plaies avec soin non sans quelques frissons en me faisant la réflexion que j’ai choisi ce métier pour soigner tout le monde. Qui suis-je pour juger ?


Docteur même pas peur ! ( grave flippé quand même)

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :