A la croisée des mondes

CSC_0427

Internat médecine générale – Dispo remplacements.

 

De garde, encore une fois et je remarque sur mon planning une visite à domicile. Mon collègue me parle rapidement du patient, « tu vas voir, un vieux médecin de 93ans, il va te servir son blabla, va falloir l’écouter, il est chiant. »

Je n’aime pas particulièrement être de garde, mais je kiffe grave les visites à domicile. C’est toujours une petite part de curiosité assouvie d’aller chez les gens il faut bien l’avouer. « Voir ».

Voir comment c’est chez eux, le chien, la salle à manger la chambre, le jardin. Bon ok, on n’a pas accès à toutes les pièces et c’est décevant, car ma 2ème passion, mon deuxième métier c’est agent immobilier, j’imagine, telle pièce refaite, ou réaménagée, ou ce mur abattu….bref je m’égare.

 –En direct de la 306 –

 

Je m’engouffre dans l’allée. Il faut dire, les maisons sur l’ile ne paient pas de mine mais celle-là, elle est balèze, et l’entrée claque. Pause – observation – le temps de descendre de mon tacot.

Je m’approche de la porte d’entrée, une petite silhouette s’agite : la femme du monsieur. Je l’entends dire derrière la vitre : « je sais pas moi, un jeune homme avec un sac à dos »

Elle m’ouvre.

« Ah vous êtes Docteur ? En sac à dos ? et ben c’est plus ce que c’était… »

Scène 2 acte 2 : la maison –

J’entre, la suit et découvre dans l’espace salon, lové dans le canapé, feu qui crépite dans la cheminée : le patriarche en robe de chambre. Vous savez, cette impression d’être au cœur d’une saga de l’été où s’entremêlent des drames familiaux et qu’on en revient toujours au domaine du vieux patriarche … Ambiance feutrée, meubles imposants, j’en suis presque impressionné.

Le patriarche daigne me regarder et me salue. Il tient absolument à me montrer son bras tout gonflé (un lymphoedème que ça s’appelle ouais ouais). Il demande de l’aide à sa femme pour enlever sa manche « tu m’aides oui ? » Je constate en effet un bras énorme.

« bon tu me rhabilles maintenant, j’ai froid ! » Sa femme s’exécute sans mot dire avec déférence.

J’ai devant moi ce tableau désuet de la femme de médecin, dévouée et admirative de son vieux mari qui détient et a toujours détenu l’argent et le savoir. Elle me raconte à sa place la grande époque du cabinet parisien, les 60 consultations par jour ( What a fuck ?), la gestion des rendez vous sans le téléphone…

C’est alors que le patriarche me montre une cicatrice sur le front « plaie par balle ». A l’époque il détenait sa recette du jour en espèces (les chèques étaient peu utilisés, ne parlons pas de la CB). Une nuit, des jeunes armés d’un pistolet sont venus l’agresser à domicile pour lui voler de l’argent et lui ont tiré dessus.

Il me raconte aussi son beau cabinet dans sa grande maison, « deux grandes pièces ». Son œil pétille et la nostalgie est palpable. Nous convenons ensemble du diagnostic de début d’érysipèle sur son pied et décidons que l’Amoxicilline serait la plus adaptée

« Je suis d’accord avec votre diagnostic à 95%, par contre je connais pas cet antibiotique.

-Clamoxyl ©

-Ah ! oui celui là je connais »

Plusieurs générations nous séparent. L’exercice de la médecine a changé. Et finalement il ne reste à ce monsieur que les apparences, la prestance du passé, les meubles, la femme dévouée, et deux mondes s’affrontent. Je ne peux cependant m’empêcher d’être admiratif devant ce vieil homme, moi qui me sens perdu sans mon iPhone, mes dossiers informatisés, les secrétaires, mes guides d’urgences, mon application Vidal…et surtout qui ne réalise que 20 consultations par jour et dispose du repos de garde.

Poignée de main chaleureuse, leur petite mise en scène tombe à l’eau; et je quitte la maison en ayant l’impression d’avoir réussi mon test d’entrée.

 

Docteur même pas peur 2.0 ( mais quelques ordonnances papier encore)

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