A coeur perdu

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Internat médecine générale – disponibilité remplacements

      

 

17h15 Je suis à la bourre

Ma visite à l’EPHAD m’a pris du temps, et une consultation de renouvellement d’ordonnance chez un couple d’anciens a fini par plomber mon emploi du temps : une heure de retard ! Je fulmine intérieurement contre les secrétaires : deux créneaux d’un quart d’heure ! ça me gave car quand on veut bien faire, ça prend pas trente minutes…

Mr Palpitant entre avec sa femme. Je me les remets petit à petit. Je les avais déjà vus l’hiver précédent : « Ça fait longtemps qu’on ne vous avait pas vu docteur , on vient pour Monsieur qui va pas fort, il voulait pas venir, mais je l’ai forcé». J’apprends que la veille, elle avait appelé le médecin de garde pour un malaise. Ce à quoi ma collègue avait répondu qu’il fallait transférer son mari sur le continent. Ils n’ont pas voulu.

Mme Palpitant a une manière agaçante de parler, avec sa voix aigue, me décrivant tous les éléments insignifiants de leur vie, dodelinant avec son chapeau de laine, derrière ses petites lunettes fumées. Lui reste silencieux. L’air défait, le visage pâle, il a le regard du mari résigné, un regard qui ne veut plus rien regarder. Avec recul, je me dis que c’est sa façon à elle de s’exprimer, et que leur venue justifie à elle seule leur inquiétude et que je me dois d’y répondre.

« C’est souvent les malaises docteur, au moins depuis un an ! Comme ça d’un coup à table, ses yeux roulent et il tombe la tête dans l’assiette après être devenu tout raide, puis il perd des urines . On dit toujours que c’est vagal, m’enfin ça veut plus dire grand-chose hein »

Mon alarme sous corticale s’allume : ça pue la grosse pêche dans la tête qui fait convulser, et on se berne avec des malaises étiquetés vagaux… !!!

Si l’ordinateur avait pu clignoter en rouge il l’aurait fait : son dossier me confirme que Mr Palpitant est une bombe vasculaire à retardement…Je l’examine complètement et me concentre sur l’examen neurologique. Je ne retrouve aucun signe. Les constantes sont bonnes, l’examen cardio pulmonaire est normal. Son ventre est discrètement sensible, il signale quelques crampes. Je le questionne … Il m’agace ! Il est passif, et je suis un peu perdu dans un flou de plein de petits symptômes. Voilà que sa femme me raconte qu’elle a eu mal à la gorge, ces derniers jours et finissant de brouiller le cours de ma pensée. Je précipite un peu la consultation et leur explique que devant ce qu’ils m’ont dit il faut faire un scanner cérébral et un bilan biologique. Je les salue et la femme me remercie chaleureusement. Je la sens inquiète.

 

 

Le lendemain, de garde 24h

 

J’ai ce foutu téléphone rouge dans la poche, avec la hantise qu’il ne sonne. La sonnerie me donne des palpitations. Mais ce jour, je suis plutôt détendu, j’ai quasiment oublié que je l’ai. Mon collègue est malade, j’ai donc un planning de consultations bien rempli, mais je sais qu’à tout moment je peux être appelé par le 15 et être obligé de quitter le cabinet. La journée est calme, aucun appel. Je rentre à la maison, en profite pour appeler mes parents.

19h50 double appel inconnu sur mon téléphone : « Bonsoir, la régulation du 15, je vous appelle pour un arrêt cardio respiratoire, un homme de 81ans, les pompiers sont déjà engagés, on vous attend ». Mon cœur semble avoir implosé. Les mains tremblantes , je rassemble mes livrets de protocoles des urgences du CHU, de Médecin Correspondant SAMU et monte à toute vitesse dans ma voiture. Je démarre en trombe, oubliant de mettre ma ceinture.

Les lumières bleues du camion de pompiers apparaissent au loin, comme un écho lumineux dans la nuit. Je sors en courant, tentant de montrer un calme apparent, mon air grave trahissant mon angoisse. Un pompier m’accueille, je le reconnais. Je l’ai vu en garde il y a quelques semaines totalement alcoolisé avec idées suicidaires. Une demi seconde de malaise nous envahit, je l’ai vu au plus mal. Il prend mon sac, nous entrons dans la maison.

J’ai un mouvement d’arrêt, d’effroi, de stupeur : je reconnais la femme. Le petit chapeau de laine, les lunettes fumées. Je cours dans la chambre et vois les pompiers en train masser Mr Palpitant, dans une marre de vomissements fécaloides. Il est 20h00. Retrouvé inanimé à 19h30, autour de vomissements noirâtres. Le massage a débuté à 19h50. Tout se bouscule dans ma tête je sors fébrilement mon carnet de protocoles, et même si j’ai vu et revu l’Arrêt cardio respiratoire  : tout se mélange. « Asystolie, vite trouver l’adré dans le sac. Le téléphone sonne : c’est Fabienne, une ancienne chef des urgences :

 « Salut ! Tu en es où de ta réa ? Tu penses que tu vas continuer ? Sa voix me rassure tellement.

-Salut Fabienne, je prépare l’adré, un premier choc a été délivré. Massage débuté à 19h45. Ça semble mal parti, il y a plein de vomissements fécaloides, je pense que c’est un arrêt sur détresse respiratoire aigue.

-Ok je te laisse continuer, j’ai engagé l’hélico tu me rappelles pour me dire si tu t’arrêtes »

Analyse du rythme : pas de choc recommandé à 20h05. Je n’ai pas fini de préparer l’ampoule, je relis combien il faut remplir, je pique directement en intraveineux et pousse 1mg. Pris dans le feu du stress je me rends compte que j’ai failli pousser 5mg d’un coup. Les pompiers poursuivent le massage. La ventilation est impossible il est rempli de vomissements. La sonde d’aspiration des pompiers se bouche. Mr Palpitant est toujours livide sur le sol. On est dans une merde noire.

« On fait quoi docteur ?

– On continue le massage. »

20h10 : pas de choc recommandé. Je pousse encore 1mg d’adrénaline. On continue le massage, toujours pas de rythme, il est 20h10, ça fait 25minutes. Tout passe par ma tête, tout s’accélère…. On arrête. C’est fini. On AR-RËTE.

Je suis pris d’effroi. Je viens de décider de la mort de ce monsieur. Je viens de décider qu’on le laisse mourir. Je viens d’anéantir une famille. J’ai un cuisant sentiment d’échec. J’observe le bordel monstre autour de moi, ce carnage sans nom, Mr Palpitant par terre dans son vomi, la bassine pleine, les pompiers épuisés autour de lui, mon sac éventré sur le lit, le défibrillateur…

On se regarde, puis on rit, franchement. Je ne sais même pas pourquoi on rit, mais on rit. J’ai besoin de me justifier, de retrouver dans le regard de mes collègues le sentiment que je n’ai pas été si nul. « On ne pouvait rien faire. Tu as été bien ».Je rappelle le 15 pour dire à Fabienne qu’on a arrêté et qu’elle peut désengager l’hélico.

Dans la salle à manger, l’ambiance est lugubre, les meubles sombres et massifs renforçant le sentiment d’oppression de la pièce. Le plafonnier disperse une lumière blafarde. Les voisins sont là, Mme Palpitant , sa belle fille. Avant même que je parle, son regard me transperce :

« Il est mort. C’est fini. Façon je le savais bien. »

Sa maitrise apparente, son recul assez objectif et froid m’interpelle. Cette femme tenait la maison, son mari, le couple. Elle s’effondre :«Je n’ai pas réussi à masser assez fort, et puis je suis arrivée trop tard, il avait déjà vomi cet après-midi. Je suis arrivée trop tard ! J’ai pas réussi, j’ai pas réussi…. » Le bout de femme au regard fumé et au bonnet tricoté qui m’agaçait m’émeut au plus haut point. Je me retiens pour ne pas sombrer avec elle.

Je suis pris d’un violent sentiment de culpabilité. Et si j’avais loupé quelque chose hier ? Je me sens comme un imposteur. Elle me remercie, et j’ai un gout amer dans la bouche, je me sens indigne de ces remerciements. En proie au doute, je me refais la consultation en boucle dans la tête. Je file au cabinet relire mes données de consultation de la veille. Rien ne laissait présager un tel évènement. J’ai même reçu sa biologie le soir même qui est strictement normale.

Je ne pouvais pas présumer d’un tel dénouement. J’ai fait médecine pour sauver des gens. Je n’ai pas sauvé Mr Palpitant.

Je ne l’ai pas ramené.

Je n’ai rien vu venir.

 

 

Et je me suis senti terriblement seul.

 

 

Docteur même pas (trop) peur.

 

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