L’hôpital, l’hiver.

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               C’est l’hiver. On ne cesse de nous le répéter depuis l’automne déjà, comme si l’automne était une période à oublier. L’automne, la petite mort de la nature, comme reflet de notre propre finitude.

Un long dimanche passé aux urgences d’un petit hôpital périphérique. Je ne me suis pas levé avec la frite ce matin, ni l’envie de passer vingt-quatre heures aux urgences. « C’est comme ça » , « Il faut passer par là ».  Sous grands arguments de formation, c’est un peu notre façon de rendre à l’Etat la gratuité de nos études. J’en ai marre. Marre de me persuader moi-même que je suis toujours passionné par ce que je fais,  marre de me dire « ce sera mieux après ».

Portes qui s’ouvrent à la volée, va et vient permanents de blouses blanches, de tuniques, de brancards, de fauteuils, nous voici dans le ballet incessant des urgences. Toutes les tranches de la vie et de la société se croisent, les protagonistes récitent leur texte et s’animent tous les jours avec plus ou moins d’entrain, comme une valse lente et rapide à la fois, lieu de rencontres humaines riches et éphémères. Les jours se suivent et ne se ressemblent pas, comme une longue soirée de théâtre d’impro, avec le souci permanent d’aider l’autre. Pourquoi sommes-nous tous là ? N’est pas parce qu’au fond on espère se sentir utile, soulager une personne dans la détresse, apporter du réconfort ? Aider l’autre n’est-il pas une façon de se faire du bien à soi-même en pansant ses propres plaies ?

Aujourd’hui le théâtre est comble, la faute de l’hiver comme ils disent à la télé. Tous les acteurs sont dans leur rôle, les spectateurs sont venus en masse. C’est au tour de Mr P. d’entrer en scène. Une entrée discrète, à petits pas feutrés, jusqu’à son box. La lumière est lugubre, faute à l’absence de fenêtres dans les locaux.

J’entre, et le petit néon disperse une lumière éparse qui vient souligner les nombreux sillons géométriques que forment les rides de son visage. Il me regarde avec intensité de ses petits yeux bleus polaire. Je ferme la porte du box, c’est notre propre scène qui se joue à présent. Du haut de ses 94 ans, il m’impressionne avec ses vêtements de dandy, je peux même dire qu’il sent bon ; d’un parfum de jeune homme. Je suis épaté par sa présence d’esprit, ses réponses parfaitement claires et concises.

On a beau incarner l’espoir d’une jeunesse éternelle, la vie nous rattrape souvent sans prévenir et nous porte de méchants coups.

« Vous savez Docteur j’avais une fille, mais elle est décédée, ne me restent que mes petits-enfants »

Le repas prévu ce midi nourrissait tous ses espoirs depuis des mois. C’était le moment tant attendu de retrouvailles avec sa compagne. Mr P. est veuf de longue date et il a rencontré cette charmante dame de cinq ans sa cadette avec qui il partage d’intenses moments de complicité depuis maintenant dix sept ans. « On vit chacun chez soi docteur ». Ce midi, c’était le retour à la maison, la promesse de moments partagés à nouveaux après l’intense traitement de sa compagne pour un foutu cancer du poumon. Alors il ne fallait rien gâcher, tout devait être parfait. Tout s’éclaire à présent, le parfum, les beaux habits… mais voilà, une méchante chute est venue tout gâcher.

Le bilan révèle une fracture de la clavicule. Le traitement reposera sur une immobilisation de l’épaule pour trois semaines. Arrivé dans son beau pull en laine et ses souliers du dimanche, Mr P me parait à présent si fragile sur son brancard, emmitouflé dans une blouse immonde de l’hôpital. Une ombre passe dans son regard bleu polaire.

« Docteur, comment je vais faire, je n’ai aucune aide à la maison et me voilà privé de mon bras gauche ».

Je le rassure et lui promets une chambre pour la nuit car il me semble inhumain de le faire rentrer seul à domicile. Il faudra refaire le point demain matin pour prévoir au mieux le retour à la maison avec le renfort temporaire d’aides à domicile.

Mais voilà. La pièce se joue à guichets fermés ce soir, le théâtre est comble et les places se sont vendues à prix d’or. Nous sommes dimanche et Mr P, 94ans, avait prévu de mettre du baume à son cœur aujourd’hui. Cette nuit, il dormira sur un brancard inconfortable au milieu des urgences.

La réalité d’un hôpital qui déborde en période hivernale me percute. Je crève de honte et me sent totalement impuissant de ne pouvoir proposer mieux à cet homme.

 

En fait, je suis totalement révolté.

 

 

Docteur même pas peur.

 

 

 

 

 

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