Une vie à reconstruire

IMG_3525Eté 2017 – remplacements 


 

C’est l’été, entre éclaircies et averses, le temps se joue de moi, je rêve de soleils lointains aux longues soirées sur la terrasse, livre en main. Déjà plusieurs semaines de passées dans ce petit village du bout du monde, loin de tout mais aux rivages magiques.

J’ai appris à apprécier ses habitants, riches de leurs histoires et légendes, au gré des visites à domicile à la ferme ; dans cet endroit que j’ai tant parcouru petit. Cette pointe de terre, balayée par les vents, peuplée d’habitants au caractère bien trempé me fascine depuis toujours.

Il est neuf heures, Mme Reconstruite fait retentir la sonnerie du cabinet. Je la découvre dans la salle d’attente, sagement assise sur le bord du fauteuil, comme si elle avait peur d’abimer le siège. Petite, septuagénaire, un pull améthyste et les cheveux noir corbeaux.

Je l’invite à me suivre, épaules rentrées.

D’une voix mesurée :« Bonjour, voilà Docteur, je viens pour mon renouvellement de médicaments, pour la thyroïde surtout. D’ailleurs je me sens vraiment plus fatiguée ces temps cis, je me dis que ça doit être le traitement ?

Nous discutons du dosage de son médicament, et de la façon peut être d’adapter la dose. Nous passons à l’examen clinique, j’écoute le cœur, qui est régulier, ses poumons à l’auscultation parfaite, palpe sa glande thyroide…

Une consultation assez banale je dois dire. Nous décidons ensemble de maintenir la posologie actuelle, de doser à nouveau la TSH ( pour la thyroide), et d’adapter le traitement en fonction. En passant la carte vitale, par curiosité je lui demande ce qui l’a amenée à vivre dans la région, son nom de famille m’évoquant une région différente, peuplée de forêts noires et d’hivers enneigés.

Mme Reconstruite s’agite sur sa chaise, bafouille, se reprend, me fuit du regard, et un malaise s’installe.

C’est alors que la consultation bascule.

« C’est que, euh, je …. Enfin c’était pas un choix, enfin…j’aime pas trop en parler. »

Je la sens au bord des larmes, extrêmement perturbée. Je m’excuse de ma curiosité mal placée.

« Non, non. Voilà, j’ai dû quitter ma région brutalement il y a sept ans. Disons que j’ai fui. Un ami s’est proposé de m’héberger ici. J’ai… enfin … mes enfants sont restés, … mais c’est allé jusque la menace à la carabine. »

Sa voix vacille, ses yeux s’embrument et son regard semble s’assombrir comme happé par une image terrible. Les mots ne pourront être prononcés.

 

Son mari la battait.

Son mari l’a violentée.

Physiquement.

Psychiquement.

 

 

Pendant quarante deux ans.

 

 

Ce fameux jour où il s’est absenté, il y a sept ans, elle a pris la fuite, laissant tout derrière elle. Ses proches, son travail, ses enfants, une part d’elle-même.

Depuis, elle tente de se reconstruire petit à petit, pas à pas, pour recoller les morceaux d’une estime de soi réduite à néant.

Alors elle marche sur le sentier côtier pendant des heures, le regard vers le large et l’esprit encore plus loin, jusqu’à la prochaine visite de ses enfants.

Elle n’est jamais retournée dans sa région.

Elle porte en elle l’exil.

Le prix de sa liberté.

 

 

Docteur même pas peur (tourmenté )

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