CONTRE VENT ET MAREES

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Nouvelle île, nouveaux habitants, nouveaux horizons.


 

        Il est tôt, je m’apprête à partir au travail quand mon téléphone vibre : l’infirmier de l’ile m’informe que Mme Enez est très fatiguée ce matin, et la tension dans les chaussettes.

Je monte dans la voiture et me dirige à son domicile. C’est une belle journée d’été, une légère brise parcourt mes cheveux en sortant de la voiture. Au loin, la mer, d’un bleu mystérieux scintille de mille feux. Le soleil illumine la petite longère en granit, bordée de géraniums. Je pousse le portillon et toque à la porte. Mme Enez m’invite à entrer et à monter là-haut.

J’entre dans sa chambre et le premier coup d’œil me glace. Je la découvre assise dans son lit, maigre et affaiblie, mais le dos bien droit, d’une dignité absolue.

30 ans. Trente putain d’années de lutte sérieuse et acharnée contre un foutu cancer du sein. Un ennemi éternel, de joutes médicamenteuses en combats chirurgicaux, des victoires, des défaites, mais à chaque fois, une victoire sur la vie, une revanche, un souffle nouveau. Le dernière lutte s’annonce décisive.

Ses yeux vifs me transpercent. Comment, cette île à la beauté insolente, aux côtes sauvages presque surnaturelles peut cacher tant de souffrance ? C’est une véritable remise en question de notre condition humaine sur Terre. Nous discutons, elle ne souhaite pas être hospitalisée. Chaque parole est compliquée. Soudain, son regard se perd dans le vide, sa pensée s’envole :

« ma sœur est en fin de vie docteur, elle m’a dit au téléphone hier qu’elle voulait mourir, c’est ce qui m’attriste le plus ».

D’un geste lent, elle essuie une larme. Nous échangeons, et convenons à une surveillance rapprochée avant l’hospitalisation prévue deux jours plus tard.

Dans la matinée, la sonnerie du téléphone interrompt ma consultation : Mme Enez, à bout de souffle, veut aller à l’hôpital. Elle a du sang dans les selles. D’appels en sonneries, je fais mobiliser au plus vite les pompiers et le 15 pour organiser l’évacuation sanitaire. Je monte dans le camion et ne peut m’empêcher de lui tenir le bras. Nos regards se croisent un instant, les mots ne suffisent plus.

Aujourd’hui est un autre jour. Le soleil rayonne, l’île s’anime peu à peu, les tracteurs font gronder les chemins, les bateaux se chargent sur le quai. Quelques mouettes donnent le ton, je m’enivre de l’esprit suranné de ce bel îlot. Au détour d’une rue je croise un habitant.

Au fil de la conversation, il m’apprend le décès de Mme Enez. J’accuse le coup. La nouvelle a fait le tour de l’ile, je suis le dernier informé.

 

Un passage éclair dans ma vie de jeune médecin remplaçant.

Telle un roc ancré sur la grève,

son visage,

sa détermination,

sa dignité,

sa force de vie,

 resteront à jamais dans ma mémoire.

 


Docteur même pas peur – admiratif.

Playlist : Mumford and Sons : There will be time.

 

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